Martin .1

C'était un jour de grisaille au ciel brouillé, triste et mouillé, un maussade jour de novembre, "mis du, mois noir" comme disent les bretons, semblable à tant de ces mois des Morts auxquels les rennais sont habitués. Les contours de la chapelle du lycée Saint-Martin étaient noyés dans la brume. La silhouette solitaire et estompée d'un homme demeurait immobile, le visage levé vers la statue équestre qui en domine le porche. Je m'approchai de lui. Barbu, échevelé, il avait piètre allure avec des vêtements informes et sales, que je devinais sous une curieuse cape brune fixée par une grosse agrafe de métal terni. Je lui demandai ce qu'il cherchait. Il tourna la tête et me planta droit dans les yeux un regard clair ; je fus frappé par son expression paisible et - c'est difficile à dire - le rayonnement de son visage. Il répondit :

Saint Martin

- Je suis ... Eh bien je suis comme ce personnage à cheval ; j'ai trouvé ce que je cherchais !

J'étais tout fier de connaître l'histoire de la statue, aussi je lui dis :

- C'est saint Martin. Il partage d'un coup d'épée son manteau avec un pauvre.

- Je sais. Ça se passait devant les portes d'Amiens. Il avait gelé à pierre fendre, et le clochard, comme vous diriez, grelottait. Le cavalier était bien jeune ! A peine dix huit ans. Soldat bien malgré lui depuis trois ans. La nuit suivant cette rencontre, il vit en songe Notre doux Seigneur Jésus qui le remercia : " ce que tu as fait à ce pauvre, c'est à moi que tu l'as fait. "

- Oui, j'ai lu cela. Cette rencontre marquera un tournant dans la vie de saint Martin.

- Plus que tu le crois, mon frère. Toute sa vie sera éclairée par ce songe. Il choisira lui aussi la pauvreté qui est liberté, la prière qui est nourriture et force, la vie monacale qui est tendresse fraternelle, l'attention aux démunis, aux rejetés, aux méprisés. Dieu sait s'il y en avait !

 

J'avais sursauté à l'appellation familière et au tutoiement venant d'un homme qui m'était inconnu ; je poursuivis cependant sans m'en formaliser, tellement les inflexions graves et douces de la voix de l'étranger me rassuraient :

- Il faudrait que saint Martin revienne alors ! Notre société si fière d'elle-même est une société égoïste, qui pratique l'exclusion et méprise les faibles, tous ceux qui sont blessés moralement et qui n'ont plus la force de se battre.

Le regard de l'homme s'assombrit et il répliqua, une lueur moqueuse pétillant brièvement dans les yeux :

- Oh ! Je connais ! Je suis un étranger. Je viens de Hongrie et j'ai roulé ma bosse : J'ai connu bien des pays ; j'étais envoyé avec mes compagnons à droite, à gauche. L'Italie vers la fin, puis ce pays. On me regarde de travers : un ancien soldat, et mal vêtu en plus !

Je me sentis rougir car j'avais eu moi-même plus tôt pendant un bref instant cette réaction. Il poursuivait :

- Martin est un immigré. Sa vie n'a pas été facile, mon frère. On lui reprochait son ancienne vie de soldat, mais il ne l'avait pas choisie. Son père était lui-même soldat, et lorsque l'enfant eut quinze ans, il fut contraint de s'engager dans les légions romaines. Il fallait y rester vingt cinq ans ! Au bout de vingt ans, Martin obtint difficilement de l'empereur Julien la permission de quitter l'armée ; il ne voulait pas verser le sang et passa pour lâche pendant quelques heures.

J'avais lu la vie de saint Martin écrite par son contemporain, Sulpice Sévère.

- C'est vrai, Martin devait avoir du caractère ! Ses parents n'étaient pas chrétiens. C'est lui, à l'âge de dix ans, qui fait ses propres choix et entre dans une église. Un gamin qui savait déjà ce qu'il voulait !
- Crois-moi, mon frère. Ce n'est pas facile. Mais un homme ou une femme digne de ce nom cherchera toujours des valeurs qui valent le coup d'être vécues, et cela même contre sa propre famille, contre son entourage. C'est en cela que réside la dignité d'un être humain. Martin eut longtemps un destin de soldat. Mais ce n'était pas un soudard. Sa foi l'a conduit à être un moine - soldat.

 

- Vous semblez bien connaître l'histoire de sa vie. Dites-moi : Que s'est-il passé après son arrivée en France ? Pourquoi la population de Tours est-elle allée le chercher pour en faire son évêque lorsque l'évêché devint vacant ?

L'étranger eut un soupir et son regard se perdit au-dessus du porche de la chapelle. Sa voix devint grave et hésitante.

- Ce fut le déchirement de sa vie, mon frère. Martin voulait être moine, c'est-à-dire vivre en ascète, dans la pauvreté, dans la prière, et parmi ses compagnons eux aussi en recherche d'absolu.

saint Martin

Je peux dire, ajouta-t-il avec un sourire, que Martin a fondé la vie monastique en Gaule, une vie de fraternité entre moines. C'était près de Poitiers, à Ligugé.

Or un jour, un certain Rusticus vint le chercher pour prier au chevet de sa femme prétendument malade. En fait, Martin tomba dans un traquenard : toute la population de Tours et des environs l'attendait, une immense multitude qui criait : " Martin est le plus digne de l'épiscopat ! "

Les évêques des diocèses voisins étaient rassemblés, tout resplendissants dans leurs riches ornements. Et au milieu de ces notables scandalisés, le pauvre Martin, vêtu comme je le suis, de bure noire, poussé en avant contre son gré par le peuple. Mais comme on dit : Vox populi, vox Dei. La main de Dieu montrait la voie, soupira-t-il.

 

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