Lycée
Saint-Martin
Rennes
[ suite et fin du conte]
Sa silhouette était parfois comme gommée par les lents tourbillons du brouillard effiloché qui passait. On aurait cru vivre au cur d'un rêve. Sa voix s'alentissait, songeuse, mélancolique.
- Il fallait accepter la charge. Dieu sait qu'elle fut lourde ! Annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus aux populations encore païennes du diocèse, se déplacer jusqu'à Trèves, en Allemagne, pour conseiller l'empereur, lutter contre les déviations doctrinales...
Je le coupai :
- Oui, j'ai lu cela ! La femme de l'empereur Maxime tint à préparer elle-même un repas qu'elle disposa devant saint Martin comme une servante !
Ses yeux lancèrent des éclairs et il tonna d'une voix devenue formidable:
- C'est sans importance ! Comme les guérisons qu'on lui attribue ! Il priait, et Dieu faisait le reste ! C'est tout. Mais les hommes cherchent toujours l'extraordinaire ! Des signes ! Ils veulent toujours des signes ! Dieu leur fait signe mais ils sont sourds et aveugles ! - Il soupira - Pardonne mon emportement - reprit - il d'une voix adoucie -. Seule importe la foi de cette femme. Seul importe que l'empereur ait finalement accepté de ne pas faire tuer les hérétiques ariens. Mais que de fatigues, d'angoisses, de prières ferventes ! Car les évêques et l'empereur voulaient leur mort ! Le prince pensait à son Trésor, grossi des biens saisis aux ariens, les évêques... Ah ! Mon frère, les évêques... Martin n'est plus jamais allé ensuite aux synodes qui les réunissait.
- Je devine que la charge a dû être bien lourde en effet. J'ignorais que saint Martin avait pris la défense des hérétiques.
- Par contraste, continuait l'inconnu sans paraître m'entendre, combien était paisible l'ermitage de Marmoutier, adossé à la falaise de blanc tuffeau, enserré dans un méandre de la douce Loire où se noient les ciels changeants venus de l'océan. Et en face, de l'autre côté du fleuve, les toits d'ardoise de Tours brillant sous le soleil. Balcon mystique, asile de la prière et de l'amour fraternel, havre de paix pour l'âme contemplative ! Mais il fallait s'arracher à cette tentation et remplir la mission.
- À vous entendre, on découvre que le conflit entre le bonheur d'une vie réglée au sein d'un milieu rassurant et l'âpreté de l'engagement n'est pas chose nouvelle. Saint Martin l'aurait en quelque sorte vécu.
Il eut un demi-sourire un peu triste.
- Oui, encore que la vie érémitique ou monastique ne soit pas vraiment du cocooning, comme vous dites aujourd'hui
! Mais l'engagement porte en lui sa récompense ! N'oublie surtout pas cela comme le font trop de gens aujourd'hui ! Cette
époque met très haut la défense de la liberté individuelle, des droits de
l'homme, et cela est bon. Mais elle oublie trop facilement les devoirs qui vont avec.
À intervalles irréguliers, des élèves à l'entraînement passaient, courant et haletant, autour de nous. Il se rapprocha. Ses vêtements exhalaient une senteur de feu de bois mêlée à celle de la laine mouillée. On se serait cru très loin de la ville. Même les grondements des bus invisibles passant à proximité étaient amortis par la brume. Le regard de l'étranger s'abaissa sur moi et il plongea ses yeux clairs et ardents dans les miens.

- Mon frère, nous devons tous rendre ce monde meilleur, plus fraternel et plus humain. Nous avons tous une mission. Il n'y en a pas de grande et de petite. Chaque être humain est irremplaçable.
La brume était devenue laiteuse, presque lumineuse ; en ce moment, un vague rayon de soleil se frayait difficilement un chemin à travers ; le visage de l'inconnu en était transfiguré. Je le regardais, incapable d'accepter l'idée incroyable qui me traversait l'esprit.
- Qui êtes-vous donc ?
Ses yeux s'adoucirent et me sourirent.
- On m'appelle Martin.
Nouvelle écrite en 2001 - pour le club Photo du lycée - par Bernard Baffait
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